Qui a peur de l’autoédition ?

En ces mois de rentrée littéraire, l’autoédition ne cesse de faire des siennes : le texte de Marco Koskas disponible uniquement sur Amazon est listé pour le prix Renaudot ; décision marquée de Samantha Bailly (présidente de la Charte des auteurs jeunesse et de Ligue des auteurs professionnels) de tenter l’aventure de l’autoédition numérique pour son nouveau roman jeunesse, La Marelle ; propos rassurants (ou condescendants, selon le point de vue) d’Arnaud Nourry (PDG d’Hachette Livre) dans la presse…

Bref, on ne fait que parler d’elle : cette fichue autoédition.

Mais force est de constater que de nombreux acteurs du livre ont du mal à comprendre en quoi consiste l’autoédition. Sans doute parce que celle-ci peut revêtir bien des visages.

Tout d’abord, parlons de la sélection de Bande de Français au prix Renaudot.
Pour moi, le cas de Marco Koskas n’est pas tout à fait représentatif de l’autoédition. Il illustre plutôt un cas d’autoimpression.
Le texte publié n’a subi aucune correction, relecture, travail de mise en page ou éditorial.
La démarche de l’auteur était d’avoir son texte imprimé en version livre. Le texte n’existait qu’en version papier (la version numérique est récente), et compensait les multiples refus des éditeurs « qui comptent ».

Quand un auteur décide de publier son texte de façon indépendante, via l’autoédition, le travail fourni va beaucoup plus loin que le travail effectué dans le cadre de Bande de Français. Le texte publié n’est en rien un premier jet imprimé. Que du contraire !
Un texte autoédité passe à travers un processus long et douloureux : relecture, correction, bêta-lecture, mise en page, graphiste pour la couverture… Ce n’est pas juste « oh, j’ai pondu un texte, vite je l’imprime ! »
Ce n’est pas parce qu’on publie de façon indépendante que l’on ne fait pas cela bien ou de façon amateur, que du contraire. Dans la jungle des livres disponibles, l’auteur qui s’autoédite a intérêt à faire des efforts et à fournir de la qualité, sinon et bien… il ne trouvera aucun lecteur.

Beaucoup l’ignorent, jusqu’à Arnaud Nourry, quand il circonscrit l’autoédition au numérique et à n’être qu’une forme l’autopublication de ses textes en ligne (quand il ne compare pas le processus à du compte d’auteur, sic). Il semble aussi totalement ignorer ou passer sous silence que des auteurs acceptent d’être publiés par un éditeur pour un de leurs textes, mais continuent en parallèle à diffuser leurs textes de manière indépendante.

L’autoédition offre énormément de liberté à l’auteur qui souhaite réinventer son métier.
Loin de faire un pied de nez à l’édition traditionnelle, beaucoup se tournent vers l’autoédition car le texte qu’ils ont à offrir est non pas « mauvais », comme voudrait le faire croire Arnaud Nourry, mais peu porteur pour un éditeur. Et c’est le cas des témoignages, des textes écrits aux profits d’associations, de nouvelles, de recueils… Tous ces textes ont un public de niche. S’engager sur cette voie pour un éditeur est extrêmement compliqué. Et c’est là que l’autoédition peut offrir une vie à des textes de valeur qui n’auraient sinon jamais vu le jour.

De même, à l’heure d’internet, l’autoédition est pour l’auteur une manière de se réinventer. Aujourd’hui, avec un minimum de formation concernant les outils d’internet, l’auteur peut monétiser autrement ses textes. À l’heure où le monde du travail se morcelle, se dématérialise et où tout employé finit free-lance, l’autoédition permet d’éditer tel texte en numérique, tel autre en version papier et tel autre encore en version audio. L’auteur peut aussi décider de monétiser ses propres textes ou ses lectures via son site internet.

Cette façon de concevoir l’édition selon le médium utilisé est peut-être ce qui tirera, à terme, le monde du livre de la crise qu’il traverse. Les auteurs s’asphyxient, comme le mouvement #PayeTonAuteur le montre. Et de plus en plus d’écrivains souhaitent rentabiliser au mieux les heures qu’ils ont pu passer penchés sur leur manuscrit. Il est en effet très compliqué pour un auteur de ne recevoir que les miettes d’un gâteau dont il a pourtant écrit la recette. Si on n’apporte pas urgeaient une bouffée d’oxygène aux auteurs, ils ne tarderont pas à non plus chercher des chemins de traverse, mais à changer radicalement de formule, comme c’est le cas aux États-Unis où l’autoédition est devenue un acteur incontournable pour tous ceux qui aiment lire.

L’autre point à ne pas oublier est que le lecteur francophone aime le livre comme objet. Et si un livre lui a plu quand il l’a lu en version numérique ou l’a écouté en version audio, il n’est pas rare qu’il l’achète ensuite en version papier.
Peut-être faut-il tout doucement repenser la chaîne en la concevant de façon plus immédiate et locale ?
Internet offre aujourd’hui de nombreuses possibilités pour créer des circuits plus immédiats et plus lucratifs pour les acteurs principaux.
Mais dans ce cas, peut-être les distributeurs vont-ils alors monter au créneau ?

Je souhaiterais terminer en mettant en avant que l’autoédition, ce n’est pas « tuer ou être tué » (l’autre ou un système), c’est au contraire un magnifique réseau d’entraide et de partage.
Pour terminer, j’ajouterai que les actuelles polémiques font aussi réfléchir les auteurs autoédités : beaucoup décident maintenant de publier sur au moins deux plateformes la version papier de leurs livres, afin de les rendre disponibles en librairie, et veiller ainsi à ne léser personne dans la chaîne classique du livre.

Auteurs, éditeurs, libraires, tous nous aimons le livre, le défendons, voulons le faire vivre.
Le monde change, nous ne reviendrons plus en arrière. Et si nous osions réinventer le système et les métiers ? La question est ouverte, la seule limite est l’imagination…

Aurore Drey

——-

Pour ceux qui veulent aller plus loin :

https://www.actualitte.com/…/autoedition-les-auteurs-…/91341

https://www.livreshebdo.fr/…/samantha-bailly-va-publier-un-…

https://www.lemonde.fr/…/l-autoedition-ne-constitue-pas-une…

https://next.liberation.fr/…/marco-koskas-dur-des-lamentati…

4 commentaires sur “Qui a peur de l’autoédition ?

  1. Bon jour,
    « « oh, j’ai pondu un texte, vite je l’imprime ! » Et si, je fais dans ce genre là. La « liberté » de façonner sa propre création …
    Max-Louis

    J'aime

    1. Bonjour Max-Louis, je pense en effet que chacun est libre.
      Ce qui m’agace est la stigmatisation qui sous-entend que l’autoédition est synonyme de mauvaise qualité. La majorité des auteurs indépendants se relisent et publient un texte exempt de fautes et correctement mis en page.
      Mais cela est passé sous silence car beaucoup de personnes qui critiquent l’autoédition ne la connaissent en fait pas du tout.
      Aurore

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, c’est. Vrai.
        En fait, j’édite une dizaine d’exemplaires tous les ans … pas de ISBN … en fait, j’ai jamais assez d’argent pour faire un tirage d’une centaine d’exemplaires … avec ISBN …

        J'aime

      2. Bonjour, si vous publiez en format papier, des plateformes comme Lulu ou KDP sont gratuites et vous fournissent un ISBN gratuitement.
        Comme l’impression est à la demande, vous ne payez rien d’avance et ne devez gérer aucun stock.
        Vous ne payez que les exemplaires que vous voulez pour vous (à prix d’impression) et vous pouvez les diffuser gratuitement à travers la francophonie (là, ceux qui les achètent, c’est au prix de vente que vous avez fixé)
        Si vous souhaitez que vos exemplaires soient à usage personnel, via Lulu vous pouvez faire ce choix il me semble (et l’ISBN est quand même fourni gratuitement).
        Belle journée,
        Aurore

        Aimé par 1 personne

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